J'ai vite fait de trouver et commander l'objet de mes convoitises sur internet. Cà tombe bien, je veux absolument finir un dessin sur mon ordinateur pour mercredi. Côté livraison, l'option Express Chronopost m'assure que la tablette me sera remise mardi matin avant 13 heures. Pile poil.
Le lundi arrive, je me rends à mon turbin favori et je négocie habilement mon absence au travail pour le lendemain. Ce lundi se passe frénétiquement, dans l'idée de pouvoir enfin associer mon art pictural au top de la technologie. Une nuit courte à vérifier cent fois sur le site de Chronopost que, oui, le colis est bien arrivé et est en cours d'acheminement : joie, bonheur, palpitations. Mardi, à sept heures du matin, je suis bien sûr déjà tout frétillant dans mon jean, prêt à me ruer sur la porte d'entrée dès que la sonnette retentit. J'imagine entendre déjà le "ding-dong" salvateur.
Il est 8 heures, tout va bien, le site internet de Chronopost confirme que l'acheminement est en cours. Je m'offre le luxe de me détendre et de prendre mon petit déjeuner. De toute façon j'ai l'oreille déployée direct vers la sonnette...

9 heures, toujours rien. Je prépare mon plan de travail, je repositionne ma débauche de matériel high-tech pour accueilir comme il se doit la divine tablette. Yapuka !
10 heures, bon, le préposé va sans doute passer en fin de matinée pour finir son tour.
11 heures, le site de Chronopost confirme que l'acheminement est en cours.
11 heures 30, mon premier ongle diminue de trois millimètres.
11 heures 40, j'attaque l'autre main.
12 heures 15, le site de Chronopost confirme que l'acheminement est en cours.
12 heures 50, je songe à attaquer mes ongles de pieds.
Il faut vous dire que je peux être nerveux.
13 heures, toujours rien. Un soupçon d'angoisse se délite dans une goutte de sueur sur mon front...
Je dois agir : seule issue, téléphoner à Chronopost. Vous avez déjà appelé Chronopost ? Je n'avais jamais tenté l'exercice. Au début c'est la classique musique d'attente avec la voix off. Au milieu aussi. Et à la fin pareil. Pas moyen de les avoir pendant cinq minutes. C'est long, cinq minutes. J'ai essayé trois fois. La goutte de sueur commence à faire rivière... Je fonce à la porte d'entrée, des fois que la sonnette ne fonctionne plus. Elle fonctionne à merveille. Et pas la moindre trace de passage du préposé.

Il faut vous dire que je peux avoir des lueurs d'intelligence.
Une lueur jaillit. Je vais appeler mon bureau de poste habituel, ils ont peut-être eu vent du colis. Bien m'en a pris : je tombe sur une dame charmante - si si, il y a une dame charmante à la Poste et, chance, je suis au téléphone avec elle - qui me confirme que Chronopost, impossible de les avoir au téléphone mon bon monsieur, mais ne vous inquiétez pas je m'en occupe, je vais les appeler pour vous et je vous rappelle. Quand je vous disais "charmante"...

14 heures, le téléphone chante, je décroche, c'est ma charmante :
- Ils sont durs à avoir, mais j'ai insisté pour vous. Alors ils m'ont dit qu'ils étaient passés mais qu'il n'y avait personne, le colis est reparti au dépôt.
- Personne ???? Mais j'étais là tout le temps ! Et çà veut dire que je l'aurai cet après-midi ?
- Je ne sais pas, il est peut-être encore dans le camion, ou alors il est retourné au dépôt pour être livré demain.
- Demain ???? Et quel dépôt ?
- Ca doit être le bureau de poste de votre secteur.
- Mais c'est vous le bureau de poste de mon secteur !!!

S'ensuit un échange pour vérifier que le bureau de mon secteur est bien le bureau de mon secteur. Mes nerfs chauffent progressivement, mais çà n'entame pas la bonhommie et la patience de ma charmante.
- Ne quittez pas, je vérifie pour voir si votre colis est chez nous...
- ... (attente tueuse d'ongles)
- Nous n'avons pas votre colis. Ecoutez je me renseigne à nouveau pour tenter de joindre le livreur et savoir où est votre colis. Je vous rappelle...
C'est pas vrai. Ma divine tablette est perdue dans un monde virtuel de livreurs fantômes qui passent sans passer et où je n'existe pas.

14 heures 20. Fébrilement, je vérifie sur internet : le site de Chronopost m'annonce que le colis n'a pas pu être livré et qu'il fera partie de la livraison du lendemain. Mais demain je tra-va-il-le !!! Et je veux finir mon dessin pour demain. Je dois passer ma rage sur quelqu'un : face à mon écran, je tente à nouveau de joindre Chronopost au téléphone. Je m'en fous, j'attendrai le temps qu'il faudra.
Maintenant je peux le dire, le temps qu'il faudra dépasse le quart d'heure. Une dame - dénuée du moindre charme - me répond. Elle ne fait que reprendre ce que le site m'annonce, je la soupçonne de lire derrière mes épaules. Je me retourne : non, elle n'est pas là. Elle finit par me proposer de me renseigner... au bureau de poste de mon secteur ! Je jure intérieurement.

15 heures, ma charmante me rappelle. Pas moyen de joindre le livreur, elle fait le maximum pour se renseigner. Je la félicite pour sa patience, je l'embrasserais bien. Elle va me rappeler dans l'après-midi.
C'est vrai, on est déjà dans l'après-midi, et mon estomac me renvoie soudain à des réalités nutritionnelles. Je vous passe l'épisode "frigo vide"... Une fois sustenté, je m'applique une séance d'auto-suggestion genre "çà va aller", "elle a retrouvé ma tablette", "je l'aurai pour ce soir", "tout va bien", "je ne touche pas à mon dernier ongle"...

16 heures 55, dring. Je manque de faire tomber le téléphone en me précipitant dessus. Charmante m'annonce la couleur :
- Alors le livreur a renvoyé le colis, mais à un autre bureau de poste : Colbert.
- Quoi ?
- Ben oui, il s'est sans doute trompé.
- C'est un stagiaire ou quoi ?
- Non, ils m'ont dit que c'était le livreur habituel qui connait bien le circuit.
- Mais c'est dingue ! En plus j'étais là et il n'a même pas sonné, j'ai vérifié la sonnette !
- Tout ce qu'il vous reste à faire, c'est d'aller au bureau de poste Colbert. Votre colis doit y être.
Et là, c'est le drame, la charmante dame ajoute tranquillement :
- si le bureau est encore ouvert...
Je regarde l'heure : 16 heures 57. A tous les coups çà ferme à 17 heures. Inquiet, je l'interroge :
- Vous savez à quelle heure çà ferme ?
- Ah pour Colbert, non. Vous savez où c'est ?
- Ben oui, c'est pas tout pres.
- Essayez d'y aller, on ne sait jamais, mais en tout cas c'est sûr, votre colis est là-bas.
Je la congratule, la remercie mille fois, lui jure de bruler des cierges pour elle et sa descendance jusqu'au huitième rang. Et je me précipite. Colbert, à pied il faut bien 10 minutes, en voiture 5 minutes, mais le temps de se garer, dur. Un choix est à faire, vite. Ce sera à pieds.

Il faut vous dire que je pratique le jogging.
Ce sont de magnifiques foulées, dopées par l'adrénaline, qui m'envolent sur le chemin du bureau de poste Colbert. Cà étonne toujours les passants de croiser quelqu'un qui court si vite, comme si sa vie en dépendait.
Vite. Vite. Vite. Trouver mon souffle, mon rythme. Vite. Vite. Vite. En même temps, dans ma tête écarlate d'effort, germe l'idée que je n'ai aucun document écrit prouvant que j'attends ce colis, et à tout coup ils vont m'en demander un, ces pervers.
J'arrive dans la rue, et, non, ils ne me demanderont pas de document écrit car le bureau est fermé. Je reste bête devant la porte de cette poste, reprenant mon souffle. Un panonceau précise les horaires d'ouverture. Cà ouvre à 8 heures, çà ferme à 16 heures 30. Et voilà. Tout çà pour rien. Bon sang, je voulais finir mon dessin pour mercredi. Et cette journée s'est passée à rien faire. Et demain je travaille. J'hésite entre le suicide et faire exploser toutes les postes du département.

Il faut vous dire que je ne suis pas rancunier.
Je suis allé le lendemain matin à 8 heures au bureau de poste Colbert. J'ai eu mon colis. Je n'ai pas réussi à savoir qui était le livreur fantôme, celui qui est passé chez moi sans passer et qui a renvoyé le colis à un dépôt qui n'a rien à voir. Mais il a toute mon admiration : on ne pouvait pas faire pire. Ah si : il aurait pu endommager le colis.
Je suis arrivé en retard au boulot. Et... et bien oui : le livreur avait endommagé le colis...
Mais la galère s'arrêtera là, car le fournisseur de la tablette emballe ses produits avec soin et des protections efficaces.

Ma tablette graphique est une merveille. J'ai terminé mon dessin, pas à temps, mais il est beau, j'en suis fier. Et j'ai bien fait rire mes amis avec cette histoire.
Depuis il m'est arrivé à nouveau de commander sur internet, avec livraison Chronopost.

Il faut vous dire que je suis de nature optimiste.